Sous la contrainte : action, pouvoir et consentement, première partie : “non”

Avertissement

Cet article contient une discussion sur le viol, les stratégies visant à excuser les violeurs et à accuser les victimes. Une survivante1 qui a lu cet article avant publication a estimé que la définition du viol donnée l’avait particulièrement secouée.

Résumé

Quand nos modèles de consentement sont utilisés pour excuser les violeurs et disqualifier les analyses féministes, cela vaut la peine de s’interroger sur les limites de ces modèles. Cet article constitue la première partie d’une série d’articles examinant ces questions.

Première partie : “non” : Comprendre le consentement comme un concept binaire en fait un outil critique puissant, puisque de là dérive l’expression “non c’est non”, qui a permis et permet encore de faire évoluer dans le bon sens les mentalités et les attitudes sur la question du viol.

Néanmoins, considérer le consentement comme un concept binaire peut se révéler problématique lorsqu’il s’agit de réfléchir à ce qui peut signifier “non”, et de distinguer entre différentes formes de “oui”, données dans différents contextes.

Cette analyse peut également être utilisée pour accuser les victimes. Elle ne rend pas toujours compte des difficultés inhérentes à toute conversation (bien qu’il faille faire attention sur ce point, parce que l’argument du “malentendu” est un bouclier derrière lequel les violeurs se cachent volontiers.) En outre, considérer que “non veut toujours dire non” semble suggérer que nous devrions accepter que réciproquement “oui veut toujours dire oui” ; cette analyse peut poser problème lorsqu’on en vient aux subtilités d’une analyse féministe radicale globale de la culture du viol.

Deuxième partie : “oui” : les points de vue féministes modernes sur le consentement sont souvent contradictoires. Une manière de résoudre ces contradictions peut consister à chercher des modèles de consentement unifiés, qui prennent en compte des idées émanant de divers courants féministes. Je propose ici un modèle de consentement qui n’est pas binaire, qui s’attache à comprendre la façon dont des systèmes de domination tel que le patriarcat permettent à certaines personnes d’exercer une pression sur le consentement.

D’après ce modèle, “non” veut toujours dire “non” mais “oui” doit aussi être compris comme « je choisis de dire “oui” en prenant en compte les conséquences que pourrait entraîner le fait de dire “non” ». Se concentrer sur les systèmes de domination – au pluriel – nous permet de prendre en compte d’autres dynamiques du viol qui se cachent derrière le fait que la majorité des viols sont commis par des hommes sur des femmes, tout en prenant en compte cinquante ans d’analyses féministes sur le viol et le consentement.

Langue et genre – Note de l’auteure et de la traductrice

Si elle se manifeste de manière différente en anglais et en français, cette question de fond se pose dans les deux langues.

Toute discussion portant sur la question du viol semble inévitablement vouée à l’une de ces deux impasses, en ce qui concerne l’emploi des pronoms personnels : soit elle désigne systématiquement les personnes qui commettent des viols et les victimes comme pouvant être des hommes ou des femmes, et minimise donc le fait que la plupart des viols sont des violences exercée par des hommes sur des femmes, soit elle est écrite uniquement en faisant référence à des agresseurs de genre masculin et des victimes de genre féminin et rend invisible d’autres dynamiques du viol. Même les tentatives consistant à faire un emploi proportionnel des pronoms personnels sont vouées à l’échec, car quand d’autres pronoms ne sont utilisés qu’une fois ou deux, cela peut donner une impression de tokénisme plutôt que de représentativité.

Nous invitons donc à lire cet article en ayant à l’esprit que l’usage des pronoms et les références au genre sont complètement délibérées, mais que cela ne vise pas à être définitif ou exclusif.

“Non c’est non” : la première règle du consentement

Le message de base

Si vous n’avez entendu qu’un seul message à propos du consentement, il y a des chances pour que ce soit celui-là. Si elle – et c’est toujours d’une femme qu’il s’agit, j’y reviendrai plus tard – dit “non”, il n’y a pas de sexe. Si elle dit oui, sexe il y a. Le message est simple et c’est un outil crucial pour énoncer une définition féministe fondamentale en matière d’analyse politique du sexe : s’il n’y a pas consentement, ce n’est pas du sexe. “Non c’est non” est le point de repère qu’une féministe ne doit à aucun prix perdre de vue.

Si vous êtes déjà en train de penser « mais qu’est-ce qui se passe si elle dit “non” mais qu’elle pense “oui” ? », ne vous inquiétez pas, je vais y venir dans 6000 mots environ. Mais pour le moment, merci de vous asseoir là, dans un coin. Non, pas ici, là. Pas trop près de moi, s’il vous plaît.

Le fait de dire “non” permet à une femme de passer du statut auquel les femmes sont assignées par défaut, c’est-à-dire un statut de femme qui consent, au statut de femme qui ne consent pas. Mais nous n’en sommes même pas encore là, puisqu’il n’y a qu’à certaines femmes, à celles qui appartiennent à un homme – épouses, mères, filles – que l’on accorde le droit à ce “non”. Twisty l’explique dans ce lien et Dworkin l’écrit en 1987 :

«  Les hommes peuvent enfreindre les lois sexuelles avec l’accord tacite mais empiriquement effectif de la communauté dont l’ordre social est garant de la domination masculine aussi longtemps que cela ne choque pas la communauté, c’est-à-dire aussi longtemps que les prérogatives d’un autre homme sur une femme ne sont pas bafoués et aussi longtemps que l’ordre social dans son ensemble continue de protéger efficacement l’opposition des genres en deux pôles, la “nature” féminine et la “nature” masculine. »

Andra Dworkin, Intercourse (Arrow, 1988), p188

(Je manque de références sur la question de la pédophilie mais il me semble que des dynamiques similaires y soient à l’œuvre.)

Non : Enjeux De Pouvoir Et De Responsabilité

Mais quand dire “non” ? Est-ce qu’on dit non quand on rencontre une personne pour la première fois ? Faut-il attendre que cette personne vous offre un verre ? Que vous soyez seul-e-s ? Que vous soyez nu-e-s ? Que vous couchiez ensemble ? Que vous ayez un type de rapport sexuel que vous ne voulez pas avoir ? Est-ce qu’il faut tout interrompre ? Dans ce cas, y a-t-il un risque de violence ? Est-ce que vous risquez de casser l’ambiance et de briser une amitié ? Beaucoup d’éléments peuvent peser sur la capacité que l’on a de dire “non”.

“Non” est une réponse à une question, mais qui pose la question ? Avec l’approche “non c’est non”, la personne qui dit “non” est censée être investie de tout le pouvoir, mais elle se retrouve en fait investie de toute la responsabilité. Etre investi-e d’une responsabilité n’est pas forcément une mauvaise chose, mais avoir la responsabilité sans le pouvoir, ça craint. La seule responsabilité qui incombe à la personne à qui on dit “non” consiste à respecter ce “non”, et comme le savent les féministes, les violeurs se tirent souvent d’affaire alors même qu’ils n’avaient que cette responsabilité-là à honorer.

C’était Quoi, La Question, Déjà ?

La question, si elle est posée, est rarement aussi explicite que « veux-tu coucher avec moi ? » et elle est souvent édulcorée en vertu de certains codes : « est-ce que tu veux monter prendre un café ? » Poser une question place dans une position de vulnérabilité et le besoin de se protéger est compréhensible. Parfois, une phrase ambiguë peut simplifier les choses pour toutes les personnes impliquées dans la situation. « Café ? » « Non merci, je ferais mieux de rentrer » est une négociation claire dans laquelle personne ne perd la face. L’ambiguïté de la question place la personne qui la pose dans une position de vulnérabilité moindre qui dédramatise la situation et laisse la possibilité de refuser sans transgresser les normes sociales en matière, par exemple, de socialisation féminine.

Mais une position de vulnérabilité moindre est aussi une position de pouvoir accru, et l’ambiguïté laisse le champ libre à la violence. Quand l’homme à l’origine de la proposition sexuelle est hostile (dans l’acception la plus large possible de ce mot), alors la personne qui répond est perdante à tous les coups, qu’elle dise oui ou non. Car alors il pourra employer les phrases « ce n’est pas ce que je voulais dire » et « tu sais très bien ce que je voulais dire » ainsi:

« Ce n’est pas ce que je voulais dire » : Un homme hostile peut, a posteriori, présenter différemment une question pour en supprimer le message d’invitation sexuelle et pouvoir ensuite reprocher à la personne qui a dit “non” d’avoir refusé ce qu’il présente maintenant comme une proposition amicale et innocente.

C’est ce qui est arrivé à Skepchick en juin 2011 quand elle a refusé une invitation à prendre un café dans un ascenseur (le lien mène à une vidéo, Skepchick présente ensuite une synthèse écrite des réaction suscitées par son récit). Le contexte de la proposition la rendait parfaitement claire, mais son apparente ambiguïté permet (en y mettant de la mauvaise volonté) de la présenter a posteriori comme une proposition amicale et S. a dû faire face à une contre-attaque extrêmement virulente de la part de ceux qui excusent les violeurs suite à sa vidéo.

« Tu sais bien ce que je voulais dire » : Mais le fait que refuser un café puisse signifier que l’on refuse une proposition sexuelle ne veut pas dire qu’accepter un café signifie forcément que l’on accepte une proposition sexuelle. Quelle que soit l’offre qui sert de code pour la proposition sexuelle, celle-ci peut aussi être, en elle-même, une offre bienvenue… Une femme peut avoir seulement envie de prendre un café. Ou alors, elle peut avoir envie de prendre un café et de décider plus tard si elle a envie d’avoir un rapport sexuel. Considérer qu’accepter un café revient à accepter un rapport sexuel revient à passer outre le consentement en déduisant qu’accepter de passer encore un peu de temps ensemble signifie accepter de coucher ensemble.

En d’autres termes, ce n’est pas satisfaisant de considérer que proposer un café équivaut seulement à proposer un café, et ce n’est pas satisfaisant non plus de considérer que proposer un café équivaut seulement à une proposition sexuelle.

Peut-Etre, C’est Non : La Deuxième Règle (Tacite) Du Consentement

Refus Implicite

Je voudrais vous demander de vous livrer à un rapide exercice mental. (Si vous n’en n’avez pas envie, passez au paragraphe suivant). Je voudrais que vous vous remémoriez la dernière fois où vous avez trouvé cela difficile de dire “non” explicitement à quelqu’un-e en dehors d’un contexte sexuel. Peut-être qu’on vous avait demandé un service, ou qu’on vous avait proposé de sortir boire un verre. Est-ce que vous avez ouvert la bouche et prononcé un “non” catégorique ? Est-ce que ce “non” était accompagné d’excuses ?  Est-ce que vous avez relativisé les choses en précisant que vous étiez désolé-e mais que vous ne pouviez pas ce jour-là ? Si vous avez répondu “non” catégoriquement, quelle position de pouvoir occupez-vous socialement ? Et en quoi votre réponse est-elle différente des réponses des personnes occupant des positions moins favorisées ?

Cette forme de refus a été analysée par Kitzinger et Frith (K&F) dans Just Say No? The Use of Conversation Analysis in Developing a Feminist Perspective on Sexual Refusal (Facile de dire non ? Utiliser l’analyse conversationnelle pour développer une perspective féministe sur le refus d’une proposition sexuelle). Malgré l’ambiguïté des questions et des réponses dans certains échanges du type « On se demandait si ça te dirait de venir dîner samedi … » « Et bien, euh, j’aimerais beaucoup mais j’ai déjà promis à Carole qu’on se verrait », celles-ci sont largement comprises comme des refus sans appel.

K&F concluent en disant que « Que des hommes prétendent dans un contexte sexuel qu’ils ne comprennent pas de tels refus comme étant des refus (parce que, par exemple, la phrase ne comprend pas le mot “non”) revient à prétendre qu’ils ignorent, de manière très surprenante et au-delà de toute vraisemblance, les schémas de conversation les plus courants. »

Il est important de noter ici que cela ne s’applique pas à tout le monde : pour certaines personnes, notamment atteintes d’autisme ou du syndrome d’Asperger, des refus implicites peuvent sembler peu clairs, inquiétants, déstabilisants ou incompréhensibles. Ce qui est en jeu ici, ce n’est pas la question de la clarté d’un refus dans le cadre d’une relation interpersonnelle, mais la contradiction entre deux consensus sociaux, les refus implicites complexes étant jugés insuffisants ou inopérants dans un contexte sexuel, et valides en-dehors de celui-ci.

(Si vous voulez en savoir plus sur l’analyse de K&F, vous pouvez lire cet article, qui la résume plus précisément : Mythcommunication: It’s Not That They Don’t Understand, They Just Don’t Like The Answer).

« Consentement » sous alcool

K&F soutiennent que prétendre ne pas comprendre un refus est en fait une manière intéressée de justifier un comportement coercitif. Je voudrais me pencher sur la façon dont certaines personnes peuvent agir pour leur propre intérêt dans un autre contexte, celui du sexe sous alcool.

Si vous avez été impliqué-e dans des conversations portant sur la question du consentement, il est probable qu’à un moment donné la question suivante se soit posée : est-ce que coucher avec quelqu’un-e qui est saoul-e, c’est du viol ?

Quand des hommes m’ont posé cette question, ce que j’entendais derrière cette question était en fait une requête : « Il m’arrive de coucher avec des personnes saoules, ou je pense que ça pourrait m’arriver ; je veux que tu me dises que je ne suis pas un violeur » et/ou « J’’aime utiliser l’alcool pour exercer une pression sur le consentement des gens et je cherche l’approbation de la société pour cette pratique ».

De telles conversations portent souvent sur les définitions légales du viol, et on y entend des gens prendre plaisir à dire des choses comme « il y a une zone de flou » ou « c’est parole contre parole ». Cela peut sembler surprenant mais en fait, je me fiche de ce que la loi dit sur le viol, sauf dans la mesure où le fait que le viol soit légalement mal défini fait du mal aux victimes et permet aux violeurs de s’en tirer sans conséquences.

Le patriarcat a tout intérêt à définir le viol de manière aussi étroite que possible ; rappelez-vous, dans l’écrasante majorité des cas, ce sont des hommes qui commettent des viols. Quand des hommes violent des hommes – et il peut être dans l’intérêt du patriarcat de défendre ces victimes-là – c’est souvent dans le cadre du complexe carcéro-industriel, caractérisé par une forte proportion d’hommes Noirs, qui ne sont pas vraiment dans les petits papiers du patriarcat. Parce qu’elles sont ce qu’elles sont, les lois du patriarcat sont inévitablement réductrices.

Si l’on quitte le terrain des définitions légales, on peut définir le viol comme une situation dans laquelle la victime a l’impression que ses limites sont fondamentalement outrepassées, au moyen d’un recours à la force / la contrainte / la manipulation. Ce sont des choses que des gens font qui donnent lieu à de telles expériences. Une personne peut avoir l’intention de commettre un viol sans que cela ne soit vécu comme tel. Une personne peut vivre quelque chose qu’elle ne décrira que plus tard en termes de viol (et parvenir à le décrire en ces termes peut être particulièrement difficile et douloureux), et ça aussi, c’est du viol. Une personne peut être violée sans que l’agresseur n’ait eu explicitement l’intention de la violer, mais dans tous les cas l’agresseur en savait assez pour savoir qu’il était peut-être en train de la violer.

Sur la base de cette définition, considérons le cas de quelqu’un qui insiste pour avoir un rapport sexuel alors qu’il sait que l’autre personne est suffisamment saoule pour que son consentement ne soit pas complètement éclairé, ou lorsque qu’il sait qu’il est lui-même suffisamment saoul pour ne pas remarquer les signaux (qui peuvent être implicites, comme on l’a vu précédemment) qui montrent que la personne n’est pas consentante.

Poser la question « est-ce que c’est du viol, légalement ? » suggère implicitement que « si vous me dites que non, je fonce et je le fais », et il faut renvoyer la question à celui qui la pose en ces termes : « pourquoi êtes-vous tellement détendu – ou même enthousiaste – à l’idée de peut-être violer quelqu’un-e ? »

Ça n’arrive pas dans d’autres contextes. On n’entend pas des gens dire « bon, je vais faire ce truc qui pourrait peut-être tuer quelqu’un-e. Ce n’est sûrement pas grave tant que c’est légal. » Une des raisons pour lesquelles on n’entend pas de telles choses est que la loi s’intéresse beaucoup plus aux meurtres qu’aux viols (ceci devant être relativisé selon la personne qui a été tuée, et on peut en dire autant pour le viol). Une autre raison est que nous vivons dans une culture du viol2, dans laquelle il est acceptable d’exercer une pression sur le consentement de quelqu’un-e au moyen de toute une palette de techniques que la société approuve, visant à obtenir un rapport sexuel sous la contrainte.

On peut résoudre cette contradiction apparente en mettant au jour ce qui inquiète vraiment celui qui demande « est-ce que c’est légalement du viol, légalement ? » Ce qui l’inquiète, ce n’est pas la possibilité de commettre un viol. Ce qui l’inquiète, ce sont les conséquence sociales du viol. Ce qui l’inquiète, c’est d’être identifié comme un violeur. Ça ne le dérange pas d’être « peut-être » un violeur aussi longtemps que ça ne lui retombe pas dessus.

On comprend maintenant ce que signifie vraiment cette question : ce n’est pas une question du tout. C’est un tour de passe-passe qui consiste à projeter un écran de fumée autour de toute la question du sexe sous alcool, écran qui protège les violeurs quand ils violent et qui leur permet d’échapper aux conséquences sociales de leur actes parce que « c’est parole contre parole » ou parce que « le consentement sous alcool est une question délicate. » Bien sûr, ils n’ont pas besoin de s’inquiéter des conséquences légales, parce que la plupart des violeurs ne vont pas en prison.

Si vous ne voulez pas violer quelqu’un-e, parce que vous ne voulez pas violer quelqu’un-e, alors la seule façon d’être sûr que vous n’êtes pas en train de violer quelqu’un-e est d’être sur que vous n’êtes pas en train de violer quelqu’un-e. Ce qui veut dire ne pas avoir de rapport sexuel avec quelqu’un-e quand vous ne savez pas si c’est du viol ou non. Ce qui veut aussi dire que si vous posez la question « est-ce que c’est du viol si je… ? », peut-être que vous ne connaissez pas la réponse, mais vous savez ce que vous devriez faire. Et je vais vous donner mon opinion, plutôt radicale, sur le sujet : si vous vous fichez que ce soit du viol ou non, alors je me fiche que vous soyez innocent ou non.

Il nous reste a étudier un dernier aspect de la question – ou plutôt, du tour de passe-passe :

Qu’est-ce qui se passe si les deux personnes sont saoules ? Selon ce raisonnement, est-ce que ça veut dire qu’elles se violent mutuellement ?

Cette question-la est souvent posée avec un certain emphase, comme on s’écrie « échec et mat », mais la réponse est simple. La personne qui viole est celle qui outrepasse les limites de l’autre.

Ceci tant dit, il est possible que dans certaines situations vraiment malencontreuses les deux personnes se soient senties violées mais n’aient pas essayer d’arrêter ce qui était en train de se passer parce qu’elles avaient toutes les deux l’impression d’avoir moins de pouvoir que l’autre. La communication verbale et non-verbale peut s’avérer vraiment difficile quand on est saoul-e.

Mais en général, ce qui se passe quand deux personnes n’ont pas envie de coucher ensemble,c’est qu’elles ne couchent pas ensemble. Quand deux personnes saoules ne veulent pas coucher ensemble, elles parviennent toujours à éviter de coucher ensemble. Il arrive bien sur qu’après coup deux personnes regrettent d’avoir couché ensemble quand elles étaient saoules, mais ces regrets n’impliquent pas qu’elles aient eu l’impression d’avoir été violées.

Il est plus probable qu’une personne ait eu le pouvoir d’aller plus loin sans se préoccuper des refus implicites ou explicites de l’autre personne, ou que celle-ci se soit sentie violée mais incapable de refuser, et peut-être même obligée de prétendre consentir.

Cela a pu arriver parce qu’une personne était plus saoule que l’autre (l’une ou l’autre : c’est plus facile de dépasser les limites de quelqu’un-e qui est saoul-e, mais c’est aussi plus difficile de poser des limites a quelqu’un-e qui est saoul-e). Peut-être l’une des deux personnes était-elle même inconsciente.

Ou peut-être que l’une des deux personnes bénéficie de systèmes de domination qui lui confèrent infiniment plus de pouvoir qu’a l’autre. Si une personne a ce type de pouvoir, il faut qu’elle renonce a en profiter. Si cette personne s’en fiche de peut-être violer quelqu’un-e, ou si cette personne est saoule (et qu’elle se fiche de peut-être violer quelqu’un-e), il est possible qu’elle utilise son pouvoir et essaye de forcer l’autre. Sur la question des « regrets mutuels », il y a encore une autre possibilité :il se peut qu’avec le temps, un-e des deux partenaires se rende compte que ses regrets indiquent que ce qui s’est passé était était vraiment problématique et en vienne progressivement à comprendre que l’autre personne l’a violé-e.

On examinera les systèmes de domination plus en détail quand on parlera du modèle de consentement basé sur une analyse spectrale du pouvoir, et on abordera la question de manière plus approfondie.

Avant de finir cette section, et avec elle cet article – il y a plus qu’assez de matière pour écrire deux articles sur le sujet, et je voudrais avoir des commentaires sur ce texte avant de publier la deuxième partie – je voudrais dire que, oui, je suis très dure avec les personnes qui posent ces questions sur le « consentement sous alcool ». Je le suis parce que ces questions ne peuvent pas être prises de manière isolée. Elles font partie du discours plus large qui accuse les victimes et excuse les violeurs.

Il peut arriver que quelqu’un-e fasse une bourde et pose ces questions par hasard, sans avoir l’intention de contribuer à ce discours, mais l’effet produit est le même que s’il ou elle s’était joint-e à la foule des nombreux personnes qui excusent les violeurs, s’efforçant de minimiser chaque viol et d’en accuser la victime. On peut évoquer ces questions d’une manière qui témoigne respect et soutien aux victimes de viols. J’espère que cet article en atteste.

En outre, j’évoque le sujet prioritairement dans l’optique où ce sont des hommes qui posent les questions, en écho au contexte hétéronormatif dans lequel ce discours est ancré. Quand des femmes posent ces questions, la situation se complique. Certaines femmes peuvent chercher à être rassurées sur le fait que ce qu’une expérience qu’elles ont vécu n’était pas un viol (la réponse étant que c’est un viol si vous dites que c’en est un). D’autres peuvent commencer à penser qu’elles ont été violées sans être sûres d’avoir le droit de parler de viol si elles-mêmes avaient bu (la réponse étant que c’est un viol si vous dites que c’en est un).

« D’un point de vue politique, à partir du moment où une femme a un rapport sexuel et se sent violée, il s’agit d’un viol. »

- Catharine MacKinnon, “A Rally Against Rape”, from Feminism Unmodified: Discourses on Life and Law

D’autres encore peuvent évoquer ce sujet parce qu’elles ont l’habitude de boire avant d’avoir des rapports sexuels parce que les groupes de personnes qui les entourent les traitent de “salopes” lorsqu’elles ont des rapports sexuels consentants en étant sobres. Je reviendrai sur la question du stigmate de la “salope” dans la deuxième partie de cet article, “oui”.

Conclusions De La Première Partie : “Non”

  • “non c’est non” est une base non négociable ; il n’y a pas de théorie féministe qui permette que “non c’est non” soit remis en question.
  • En plus d’être une position de base , “non c’est non” est aussi un moyen de lutter contre l’assomption patriarcale selon laquelle toutes les femmes sont, par défaut, consentantes.
  • Même si vous respectez un “non” verbal/oral, vous ne le respectez pas vraiment si vous ne laissez et développez pas la possibilité pour vos partenaires de dire “non” à n’importe quel moment avant et pendant l’interaction sexuelle.
  • Des propositions sexuelles ambiguës peuvent permettre aux deux partis de garder la face, mais elles peuvent aussi être utilisées contre les femmes qui disent “non” : ayez conscience de comment cela fonctionne, ne le faites pas vous-mêmes et appelez un chat un chat quand vous l’observez – essayez de ne pas vous laisser piéger par la logique apparente de la situation.
  • Refuser un rapport sexuel peut se faire de manière implicite ou explicite, il est bien plus courant que ce soit implicite.
  • Dans des situations impliquant une consommation d’alcool, concentrez-vous moins sur les définitions légales et posez vous plutôt la question « est-ce que je veux prendre le risque de violer quelqu’un-e ? » (la réponse à cette question devrait être “non”).

1 NdT : les personnes ayant subi des violences sexuelles sont souvent qualifiées en anglais de “survivantes”. Le choix entre “survivante” et “victime” fait l’objet de débats (“survivante” mettant l’accent sur la prise en charge active de son propre futur par une personne ayant subi des violences, et “victime” sur l’absence de responsabilité des personnes subissant des violences).

2 NdT : l’expression « rape culture », très courante en anglais, n’a pas d’équivalent aussi répandu en français. On trouve l’expression « culture du viol » ou « société pro-viol » comme traduction. Virginie Despentes, dans King Kong Théorie, parle quant à elle du « viol comme fait social ».

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